Commentaire d’arrêt : Cass. civ. 3e, 15 juin 2023, n° 21-10.119

Publié le 7 juillet 2026 Type : Commentaire d'arrêt

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(Accroche) Dans un contexte marqué par les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19, la question de la force majeure dans les contrats commerciaux a pris une importance cruciale. L'arrêt rendu par la Cour de cassation le 15 juin 2023 illustre cette problématique en examinant les obligations locatives d'une société de location touristique face aux mesures gouvernementales restrictives.

(Faits) Un bail commercial a été conclu entre un bailleur et une société de location touristique pour deux appartements situés dans une résidence de tourisme. En raison des mesures sanitaires imposées par le gouvernement pour lutter contre la propagation du virus Covid-19, la locataire a été dans l'impossibilité d'exercer son activité. Le bailleur a alors assigné la locataire en paiement d'un arriéré locatif, incluant des loyers échus durant les périodes où l'activité était interdite.

(Procédure / prétentions) La cour d'appel a condamné la locataire à payer les loyers dus, malgré ses arguments invoquant un cas de force majeure lié à l'impossibilité d'exercer son activité. La locataire a formé un pourvoi en cassation, soutenant que l'arrêt de la cour d'appel ne tenait pas compte des difficultés financières résultant des mesures sanitaires et que la qualification de force majeure aurait dû être retenue.

(Problème de droit) La question se pose alors : les mesures gouvernementales liées à la pandémie de Covid-19 peuvent-elles constituer un cas de force majeure exonérant le débiteur du paiement des loyers dus ?

(Solution) La Cour de cassation a rejeté le pourvoi, affirmant que « l'impossibilité d'exercer une activité du fait des mesures gouvernementales prises pour lutter contre la propagation du virus covid-19 ne pouvait exonérer la locataire du paiement des loyers échus ».

Cet arrêt souligne ainsi le caractère restrictif des conditions nécessaires pour qualifier un événement de force majeure.

(Annonce de plan) Cet arrêt met en lumière les exigences strictes entourant la qualification de force majeure dans le cadre des contrats commerciaux (I), tout en soulevant des interrogations sur son impact et sa portée dans le domaine du droit des contrats spéciaux (II).

I. Les exigences strictes entourant la qualification de force majeure dans les contrats commerciaux

A. La définition rigoureuse du cas de force majeure

La Cour rappelle que « constitue un cas de force majeure un événement présentant un caractère imprévisible lors de la conclusion du contrat et irrésistible dans son exécution ». Cette définition impose une analyse rigoureuse des circonstances entourant chaque situation contractuelle. Dans le cas présent, bien que les mesures sanitaires aient eu un impact significatif sur l'activité économique, elles n'ont pas été jugées irrésistibles au sens juridique. En effet, la Cour précise que « l'irrésistibilité n'est pas caractérisée si l'exécution est seulement rendue plus difficile ou onéreuse », ce qui souligne que le simple fait d'être affecté par une situation exceptionnelle ne suffit pas à établir une force majeure.

Les juges ont également souligné que le débiteur d'une obligation contractuelle ne peut s'exonérer de son obligation en invoquant un cas de force majeure si celui-ci ne répond pas aux critères stricts établis par le Code civil. Ainsi, l'impossibilité d'exercer une activité commerciale en raison des restrictions gouvernementales n'est pas suffisante pour exonérer le débiteur du paiement des loyers dus pendant les périodes concernées.

B. L'absence d'une reconnaissance automatique des difficultés économiques

La décision rendue par la Cour met également en exergue l'absence d'une reconnaissance automatique des difficultés économiques comme fondement d'une exonération. En effet, selon l'arrêt, « il n'était pas justifié par la société Appart'city de difficultés de trésorerie rendant impossible l'exécution de son obligation de payer les loyers ». Cela signifie que même si une entreprise subit des pertes financières significatives, cela ne constitue pas en soi un motif valable pour échapper à ses obligations contractuelles.

Cette approche stricte vise à protéger les droits des créanciers et à maintenir l'équilibre contractuel. Elle souligne également que les parties doivent anticiper et gérer les risques inhérents à leurs engagements contractuels, sans compter sur une éventuelle intervention judiciaire pour alléger leurs obligations en cas de difficultés économiques.

(Transition) Cette interprétation rigoureuse soulève néanmoins des questions quant à sa compatibilité avec les principes plus larges du droit commercial et pourrait nécessiter une réflexion sur l'équilibre entre protection des créanciers et soutien aux débiteurs en difficulté.

II. La valeur et la portée de cet arrêt dans le domaine du droit des contrats spéciaux

A. La conformité contestable au principe de liberté contractuelle

L'arrêt interroge également sur la conformité de cette approche avec le principe fondamental de liberté contractuelle. En effet, en refusant d'admettre que les circonstances exceptionnelles puissent justifier une exonération temporaire des obligations contractuelles, la Cour semble privilégier une interprétation rigide qui pourrait nuire à l'esprit même des relations commerciales. Les parties doivent pouvoir adapter leurs engagements en fonction des aléas économiques sans craindre systématiquement une sanction judiciaire.

Cette rigidité peut être perçue comme une atteinte à la liberté contractuelle, car elle empêche les parties d'ajuster leurs obligations aux réalités économiques changeantes. De plus, cette position pourrait avoir un effet dissuasif sur les nouvelles initiatives commerciales, notamment dans un contexte économique incertain où la flexibilité est essentielle pour survivre.

B. L'appel à une réforme législative concernant la force majeure

Enfin, cet arrêt pourrait inciter à envisager une réforme législative visant à clarifier et adapter les conditions d'application de la force majeure dans le cadre commercial. Une telle réforme pourrait permettre d'introduire davantage de souplesse dans l'interprétation des événements extraordinaires susceptibles d'affecter l'exécution des contrats.

En intégrant des dispositions spécifiques concernant les crises sanitaires ou économiques majeures, le législateur pourrait offrir aux entreprises un cadre plus protecteur tout en préservant les droits des créanciers. Cela permettrait ainsi d'assurer un équilibre entre sécurité juridique et adaptabilité face aux imprévus économiques.

Cette évolution serait particulièrement pertinente dans le contexte actuel où les entreprises font face à des défis sans précédent liés à la pandémie et pourraient bénéficier d'un cadre juridique plus favorable leur permettant d'ajuster leurs obligations contractuelles sans crainte excessive.

En conclusion, cet arrêt souligne non seulement les exigences strictes entourant la qualification de force majeure mais aussi les enjeux plus larges liés à la liberté contractuelle et à l'adaptation nécessaire du droit face aux évolutions économiques contemporaines.

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