|

La souveraineté nationale

Envie d’aller plus loin ? Rejoindre l’Académie

La notion de souveraineté peut être définie comme la détention de l’autorité suprême, c’est-à-dire « la capacité de décider en dernier ressort et d’imposer sa décision, sur un territoire et à une population donnés » (Conseil d’État, Étude annuelle 2024, La souveraineté). La souveraineté a pour but de légitimer le rôle de l’État.

À qui appartient cette souveraineté ? La question du titulaire de cette souveraineté anime la doctrine depuis plusieurs siècles. Deux grandes théories que l’on oppose fréquemment permettent de répondre à cette question.

Selon la théorie de la souveraineté populaire, la souveraineté appartient au peuple, c’est-à-dire à la totalité des citoyens, dont chacun détient une fraction de la souveraineté. Selon la théorie de la souveraineté nationale, la souveraineté appartient à la Nation, définie comme une entité collective, indivisible et donc distincte des individus qui la compose.

Dans ce cours, nous allons définir la notion de souveraineté nationale et analyser ses spécificités par rapport à la théorie de la souveraineté populaire (I). Nous examinerons ensuite les implications concrètes du choix en faveur de la souveraineté nationale, notamment ses conséquences sur l’organisation du système politique et les modalités d’exercice du pouvoir démocratique (II). Nous verrons enfin que l’opposition doctrinale entre ces deux conceptions peut être dépassée, comme l’illustre la synthèse opérée par la Constitution de la Vᵉ République qui parvient à concilier les deux théories dans la pratique institutionnelle (III).

🌟À retenir

Les étudiants sont souvent interrogés sur le thème de la souveraineté nationale au premier semestre de la première année de droit dans le cadre d’une dissertation juridique ou d’un commentaire de texte juridique. Pour consulter la liste des sujets d’annales en droit constitutionnel, consultez cet article en cliquant ici.

I. Définition de la souveraineté nationale

Présentation de la souveraineté nationale

La souveraineté nationale est une théorie selon laquelle la Nation, entité collective indivisible et distincte des individus qui la composent à un moment donné, détient la souveraineté.

La Nation peut être définie comme une « une entité abstraite et collective, indivisible et distincte des individus qui la composent, ceux-ci manifestant un « vouloir vivre ensemble » (P. Türk, Principes fondamentaux du droit constitutionnel, Gualino, 2024, ed. n° 17). La Nation n’est pas une réalité physique ou juridique, mais une « une entité abstraite et collective », distincte des individus qui la composent à un moment donné. 

La Nation se distingue du peuple par sa dimension temporelle élargie : elle englobe à la fois les générations passées, présentes et futures qui partagent un même territoire, un héritage historique et culturel commun, ainsi qu’une vision d’avenir partagée. Cette conception transcende donc la simple addition des citoyens contemporains pour créer une entité collective qui s’inscrit dans la durée et porte un projet commun à travers le temps.

On trouve deux conceptions différentes de la Nation.

La conception allemande de la Nation insiste sur des éléments objectifs, indépendants de la volonté humaine, comme la langue, la religion, la race (l’origine), les mœurs, la géographie. Ces éléments sont indépendants de la volonté humaine. Cette vision déterministe de la nation a notamment été développée par le philosophe Johann Gotlieb Fitche dans son Discours à la nation allemande en 1895.

À l’inverse, la conception française de la Nation insiste davantage sur la volonté de vivre ensemble résultant notamment d’une histoire commune et d’un avenir partagé.

🌟À retenir

En France, l’État est lié à l’idée de Nation : on parle d’État-nation. Ainsi, l’État est la personnification de la Nation. La Nation doit nécessairement s’incarner dans une « réalité juridique », à savoir l’État.

La souveraineté est donc confiée à la Nation, entité collective et abstraite, et non au peuple, c’est-à-dire à chaque citoyen pris individuellement.

La théorie de la souveraineté nationale développée par Emmanuel-Joseph Sieyès en 1789 dans « Qu’est-ce que le Tiers-État ? » constitue ainsi un compromis politique révolutionnaire. Elle permet de justifier l’abolition de la monarchie absolue en transférant la souveraineté du Roi vers une entité abstraite – la Nation – tout en évitant de remettre directement le pouvoir au peuple. Cette construction théorique vise à restreindre la participation citoyenne : les individus, ne détenant aucune parcelle de souveraineté, n’ont pas de droit propre à exercer le pouvoir politique. L’objectif était de se prémunir contre l’impréparation et l’inculture civique du peuple, considérées comme des risques d’excès politiques.

🌟À retenir

« Qu’est-ce que le Tiers-État ? » est un pamphlet publié en janvier 1789 par l’abbé Emmanuel-Joseph Sieyès en prélude à la réunion des États généraux dans lequel il a notamment a systématisé le concept de la Nation. Pour définir la Nation, il parle de « corps associé vivant sous une loi commune et représenté par la même législature ». À l’époque, deux conceptions de la souveraineté divisaient les révolutionnaires. Les Girondins, partisans de la démocratie représentative, considéraient que la souveraineté s’exerce uniquement par l’intermédiaire des députés élus à l’Assemblée. Les Jacobins défendaient une vision plus radicale : ils estimaient que le peuple conserve le droit d’intervenir directement dans les affaires politiques par l’action collective, les clubs et les manifestations.

Distinction entre la souveraineté nationale et populaire

La souveraineté populaire est une théorie développée par Jean-Jacques Rousseau dans son ouvrage « Du Contrat social » (1762) selon laquelle le peuple détient la souveraineté. Chaque citoyen dispose individuellement d’une parcelle de la souveraineté. Le titulaire de la souveraineté est donc constitué par la somme de l’intégralité des citoyens qui le composent.

Par exemple, pour un peuple de 100.000 citoyens, chaque citoyen dispose de 1/100000ème de la souveraineté. Rousseau nous dit que si l’État est composé de dix mille citoyens, « chaque membre de l’État n’a pour sa part que la dix millième partie de l’autorité souveraine ».

Le peuple et la Nation constituent ainsi deux notions bien distinctes.

Comme il l’a déjà été expliqué, la Nation constitue une entité fictive, abstraite et collective, distincte des individus qui la composent à un moment donné. Il ne s’agit pas d’une réalité physique (vous ne pourrez jamais regarder une Nation dans les yeux !).

À l’inverse, le peuple est composé de chaque citoyen pris individuellement possédant chacun une parcelle de l’autorité souveraine.

Cette opposition apparente entre ces deux théories (souveraineté nationale et souveraineté populaire) résulte surtout des implications qu’un tel choix entraîne. En effet, chaque conception emporte des conséquences radicalement différentes sur l’organisation du pouvoir politique.

Souverainete nationale et souverainete populaire
Souverainete nationale et souverainete populaire

II. Les implications de la théorie de la souveraineté nationale

L’adoption de la théorie de la souveraineté nationale plutôt que celle de la souveraineté populaire ne constitue pas qu’une simple question de doctrine abstraite. Le choix en faveur de l’une ou de l’autre théorie entraîne des conséquences pratiques majeures sur l’organisation du système politique et les modalités d’exercice du pouvoir démocratique.

Quelles sont les conséquences du choix en faveur de la théorie de la souveraineté nationale ?

1. La mise en place nécessaire d’un système représentatif

La théorie de la souveraineté nationale impose la mise en place d’un système représentatif.

Dans le cadre de la souveraineté nationale, les citoyens ne peuvent exercer directement la souveraineté puisqu’ils n’en détiennent aucune parcelle. L’exercice de la souveraineté est nécessairement indirect. En effet, contrairement à la conception de Rousseau dans laquelle chaque individu possède une fraction du pouvoir souverain, la théorie nationale place la souveraineté dans une entité abstraite, distincte des citoyens, qui transcende les individus.

La Nation, ne pouvant s’exprimer par elle-même (puisqu’il ne s’agit pas d’une personne physique), doit nécessairement passer par des intermédiaires pour manifester sa volonté, c’est-à-dire par des représentants. Les représentants deviennent ainsi les porte-parole de cette entité collective, la Nation, chargés d’interpréter et d’exprimer la volonté nationale. Le recours à la représentation devient donc une nécessité structurelle, technique plutôt qu’un simple choix organisationnel ou politique.

La souveraineté populaire, à l’inverse, légitime naturellement la démocratie directe, puisque chaque citoyen possède en lui-même une fraction de la souveraineté. Tous les citoyens ont donc vocation à participer directement aux décisions politiques.

2. L’existence de restrictions à la participation citoyenne

La théorie de la souveraineté nationale justifie une limitation de la participation politique directe. Les citoyens, n’étant pas détenteurs de la souveraineté, ne possèdent pas de droit inhérent à exercer le pouvoir politique. Leur rôle se limite à désigner ceux qui seront habilités à exprimer la volonté nationale.

Comme il l’a été expliqué ci-dessus, cette approche répond à une préoccupation historique consistant à prévenir les risques liés à une participation populaire jugée potentiellement dangereuse. En confiant la souveraineté à une entité abstraite plutôt qu’au peuple concret, cette théorie permet d’écarter les craintes liées à l’inexpérience politique ou aux passions populaires.

3. La mise en place de mandats représentatifs et le rejet des mandats impératifs

Une conséquence fondamentale de la souveraineté nationale concerne le statut des élus.

Dans le système de la souveraineté nationale, les représentants sont liés par des mandats représentatifs. Puisque la souveraineté appartient à la Nation et non aux électeurs individuels, les représentants ne sont pas liés par des instructions particulières de leurs électeurs. En effet, l’élu incarne la Nation tout entière plutôt que les seuls citoyens de sa circonscription. Il doit donc agir selon ce qu’il considère être l’intérêt général national, et non celui des électeurs. Cette indépendance se manifeste par l’interdiction du mandat impératif et l’impossibilité pour les électeurs de révoquer leur représentant en cours de mandat. Le représentant se voit ainsi confier une large autonomie de décision.

À l’inverse, dans la logique de la souveraineté populaire, chaque citoyen détenant une parcelle de la souveraineté, a le droit d’exiger de son représentant qu’il respecte strictement ses instructions. Dans ce cas, la mise en place de mandats impératifs s’impose, car les élus ne font qu’exercer une souveraineté qui appartient en réalité aux électeurs eux-mêmes.

4. La théorie de l’électorat-fonction et le rejet du suffrage universel

L’application de la souveraineté nationale transforme également la conception du droit de vote. Voter ne constitue pas un droit inhérent à la citoyenneté, mais une fonction spécialisée confiée aux individus les plus aptes à identifier les meilleurs représentants de la Nation. Choisir les représentants de la Nation constitue une responsabilité complexe exigeant des qualités particulières. Seuls les citoyens disposant des connaissances nécessaires ou ayant démontré leur engagement envers la collectivité par leur contribution fiscale seraient en mesure d’exercer judicieusement cette fonction.

Ainsi, la théorie de la souveraineté nationale conduit à des restrictions au suffrage selon des critères de compétence ou de capacité. Deux modalités principales sont possibles :

  • le suffrage capacitaire, qui réserve le vote aux citoyens possédant un niveau d’instruction jugé suffisant,
  • le suffrage censitaire, qui le conditionne au paiement d’un certain montant d’impôt.

Cette conception s’oppose diamétralement à l’idée de suffrage universel, qui découlerait naturellement de la souveraineté populaire, où chaque citoyen détient une part égale de la souveraineté. Dans la théorie de la souveraineté populaire, le vote constitue un droit inaliénable de chaque citoyen puisqu’il détient une fraction de la souveraineté (« électorat-droit » par opposition à « l’électorat-fonction »). Priver un citoyen de son droit de vote reviendrait à l’amputer d’une partie de sa souveraineté, ce qui serait illégitime. Le suffrage universel devient donc une exigence logique et démocratique, indépendamment des capacités individuelles.

5. Les organes d’exercice du pouvoir

La mise en œuvre de la souveraineté nationale nécessite la création d’institutions spécifiques capables d’incarner la Nation. L’assemblée nationale devient l’organe central de représentation, rassemblant les élus chargés d’exprimer collectivement la volonté nationale. Cette assemblée ne peut être considérée comme la simple addition des volontés individuelles de ses membres, mais comme un corps collectif transcendant les particularismes locaux ou catégoriels.

L’exécutif peut prendre la forme d’un président républicain ou d’un monarque constitutionnel, participe également à cette représentation nationale. La théorie de la souveraineté nationale peut parfaitement s’accommoder des régimes monarchiques, à condition que le souverain accepte de partager le pouvoir avec une assemblée représentative et de gouverner dans l’intérêt de la Nation.

Avec la souveraineté populaire, les assemblées sont davantage conçues comme de simples porte-voix du peuple souverain, devant strictement refléter sa volonté. Les mécanismes de démocratie directe (référendums, assemblées populaires) prennent une place centrale, et toute institution non directement issue du peuple perd sa légitimité.

Type de souveraineté Définition et caractéristiques Conséquences pratiques
Souveraineté NATIONALE Théorie de Sieyès (1789) Appartient à la Nation (entité abstraite et collective) Nation distincte des individus qui la composent Dimension temporelle : passé, présent, futur Évite la démocratie directe du peuple Prémunit contre les «excès politiques» Système représentatif obligatoire La Nation s’exprime uniquement par des représentants Mandats représentatifs Élus libres, pas d’instructions impératives Suffrage censitaire/capacitaire Vote = fonction, pas droit (impôts, instruction)
Souveraineté POPULAIRE Théorie de Rousseau (1762) Appartient au peuple (somme des citoyens) Chaque citoyen = fraction de souveraineté Exemple : 1/100 000ème pour 100 000 citoyens Réalité physique et concrète Légitimation naturelle de la démocratie directe Démocratie directe privilégiée Assemblées populaires, référendums fréquents Mandats impératifs possibles Élus liés par instructions, révocation possible Suffrage universel obligatoire Vote = droit inaliénable de chaque citoyen
COMPARAISON DIRECTE DES CONSÉQUENCES
Conception du vote Nationale : Électorat-fonction (aptitude requise) Populaire : Droit naturel inaliénable Suffrage censitaire historique Paiement d’un certain montant d’impôt Égalité démocratique Une personne = une voix, sans condition
Statut des représentants Nationale : Représentent la Nation entière Populaire : Porte-voix des électeurs Autonomie décisionnelle Interdiction du mandat impératif Mandat contraint Instructions précises, révocation possible

III. La conciliation entre souveraineté nationale et souveraineté populaire dans la Ve République

L’évolution constitutionnelle française a progressivement abandonné l’opposition théorique entre souveraineté nationale et souveraineté populaire pour rechercher une synthèse pratique. La Constitution de la Vᵉ République révèle que ces deux conceptions ne sont pas nécessairement incompatibles dans la pratique institutionnelle.

La formule de synthèse de l’article 3 de la Constitution de 1958

L’article 3 alinéa 1er de la Constitution de 1958 opère une synthèse conceptuelle en énonçant que « la souveraineté nationale appartient au peuple ». Cette formulation réconcilie les deux théories en attribuant explicitement la souveraineté au peuple tout en conservant l’adjectif « nationale ».

Cette combinaison n’est qu’apparemment contradictoire. En réalité, elle traduit une évolution du sens même de la souveraineté nationale, qui ne désigne plus le titulaire de la souveraineté mais délimite son champ d’application territorial. Le Conseil constitutionnel a d’ailleurs clarifié cette interprétation en affirmant que la souveraineté ne peut se situer que « dans la nation, c’est-à-dire dans l’État » (décision n° 76-71 DC du 30 décembre 1976). La référence à la souveraineté « nationale » précise que cette souveraineté populaire s’exerce exclusivement sur le territoire national et concerne uniquement le peuple français.

Cette formule permet de satisfaire à la fois l’exigence démocratique (souveraineté du peuple) et le cadre juridique national (souveraineté nationale).

Le rôle unificateur du concept de citoyen

Dans la conception rousseauiste, le citoyen transcende ses intérêts particuliers pour participer à la volonté générale. Dans la théorie nationale, le citoyen appartient à l’entité collective abstraite qu’est la Nation.

Ces deux approches convergent ainsi en réalité vers une même exigence : l’effacement des particularismes individuels au profit d’une vision collective. Le citoyen devient l’acteur privilégié de cette synthèse, incarnant à la fois la participation populaire et l’appartenance nationale.

Le Conseil constitutionnel a précisé cette synthèse en définissant que le peuple français est constitué de « tous les citoyens français » (décision n° 91-290 DC du 9 mai 1991), établissant un lien direct entre citoyenneté et exercice de la souveraineté tout en maintenant le caractère national de cette souveraineté.

Les traductions institutionnelles de cette conciliation

Cette synthèse théorique se traduit concrètement par des mécanismes institutionnels qui empruntent aux deux théories.

L’instauration du suffrage universel direct répond à la logique de souveraineté populaire en permettant à chaque citoyen de participer à la désignation des représentants, tandis que l’interdiction constitutionnelle du mandat impératif (article 27 de la Constitution de 1958) s’inscrit dans la tradition de la souveraineté nationale.

L’article 11 de la Constitution de 1958, qui organise le référendum, constitue un autre exemple de cette synthèse. Il permet l’expression directe de la volonté populaire (dimension rousseauiste) tout en l’encadrant strictement dans les formes constitutionnelles et en la limitant à des domaines précis (dimension nationale). Le référendum devient ainsi un instrument de démocratie directe contrôlée, respectant les exigences des deux théories.

Le bicamérisme français reflète également cette conciliation : l’Assemblée nationale, élue au suffrage universel direct, incarne la souveraineté populaire, tandis que le Sénat, élu au suffrage universel indirect et se définissant comme le représentant des collectivités territoriales (article 24 de la Constitution), maintient une dimension plus nationale et territoriale de la représentation.

Cette conciliation démontre que l’opposition doctrinale entre les deux théories relevait davantage de contextes historiques spécifiques que d’une incompatibilité de principe.

Vidéo sur la notion de souveraineté nationale

Avatar de Raphaël BRIGUET-LAMARRE

Rédigé par

Rejoignez l’Académie

Accèdez à + 500h de cours vidéos et écrits, fiches, QCM et flashcards pour réussir votre licence de droit.

✓ Accès à vie

✓ Résiliable en un clic

💬

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'équipe pédagogique AideauxTD

Apprenez avec des professionnels diplômés

Nos enseignants — avocats, doctorants et chargés d’enseignement — sont tous titulaires d’un Master 2 minimum. Ils savent exactement ce qui est attendu le jour de l’examen.

AideauxTD est une école de droit en ligne dédiée à la réussite des étudiants inscrits en licence ou en capacité de droit depuis 2018 🇫🇷