Arrêt d’espèce : définition, exemple


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Dans un arrêt d’espèce, la décision de la juridiction ne concerne que les faits particuliers du litige sur lequel elle se prononce. À l’inverse de l’arrêt de principe, l’arrêt ne dégage aucun principe général ayant vocation à s’appliquer dans des cas similaires.
Dans ce cours, nous allons voir comment reconnaître un arrêt d’espèce et comment le commenter s’il vous est donné en TD ou à l’examen.
Parmi les arrêts rendus par la Cour de cassation, on distingue traditionnellement les arrêts de rejet et les arrêts de cassation. Une autre distinction concerne celle entre les arrêts de principe et les arrêts d’espèce.
L’arrêt d’espèce ne concerne que le problème juridique soulevé par une situation spécifique : la décision est liée aux faits particuliers du litige sur lequel la juridiction se prononce.
À l’inverse de l’arrêt de principe, il ne se démarque pas par la formulation claire d’une règle de droit dans le contenu de la décision qui pourra s’appliquer à d’autres situations.
L’arrêt d’espèce intéresse donc peu la doctrine, car il est peu probable qu’il serve à interpréter une règle de droit dans le futur. Contrairement à l’arrêt de principe, il a une portée assez faible. On parle aussi de « décision-application ».
Il y a ainsi une idée de hiérarchie d’importance entre l’arrêt de principe et l’arrêt d’espèce.
| Arrêt de principe | Arrêt d’espèce | |
|---|---|---|
| Solution | Règle générale, transposable à des cas analogues | Liée aux faits du litige |
| Portée | Importante : elle oriente les juges à l’avenir | Faible : elle ne vaut que pour l’affaire |
| Juridiction | Juridiction suprême, souvent en formation solennelle | Toute juridiction, formation ordinaire ou restreinte |
| Publication | Bulletin (B), parfois Rapport (R) | En général non publié |
| Doctrine | Abondamment commenté | Peu ou pas commenté |
| En commentaire | Discuter l’innovation et sa portée | Replacer l’arrêt dans la jurisprudence qu’il applique |
L’arrêt de principe se distingue de l’arrêt de règlement. Sous l’Ancien Régime, les parlements pouvaient énoncer des règles générales applicables à l’avenir. L’article 5 du Code civil l’interdit : « Il est défendu aux juges de prononcer par voie de disposition générale et réglementaire sur les causes qui leur sont soumises ».
Une juridiction inférieure (cour d’appel, tribunal judiciaire) n’est donc pas tenue de suivre un arrêt de principe : elle s’expose seulement à voir sa décision cassée. Une exception existe : lorsque l’Assemblée plénière casse une décision, la juridiction de renvoi doit se conformer à sa solution sur les points de droit jugés (COJ, art. L. 431-4).
L’arrêt de principe se situe ainsi entre l’arrêt d’espèce, sans portée générale, et l’arrêt de règlement, prohibé en droit français.


De manière générale, il est rare que les enseignants donnent aux étudiants un arrêt d’espèce à commenter dans le cadre d’un commentaire d’arrêt, car les arrêts d’espèce ont une faible portée.
Les arrêts d’espèce, par opposition aux arrêts de principe, représentent la grande majorité des décisions rendues par les juridictions françaises. Voici les principaux indices qui permettent de reconnaître un arrêt d’espèce.
Contrairement aux arrêts de principe qui sont majoritairement rendus par les plus hautes juridictions, comme la Cour de cassation et le Conseil d’État dans l’ordre interne, un arrêt d’espèce peut émaner de n’importe quelle juridiction.
En pratique, si votre décision provient d’une juridiction de premier degré (comme un tribunal judiciaire, un tribunal de commerce, ou un conseil de prud’hommes) ou d’une cour d’appel, il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce.
Un arrêt est rendu par une juridiction ayant le nom de « Cour ». Par exemple, on parle d’arrêt pour désigner les décisions rendues par une cour d’appel ou par la Cour de cassation. Pour une juridiction de première instance comme un tribunal judiciaire, on parle de « jugement ». On évoque une « décision de justice » pour désigner aussi bien un arrêt qu’un jugement. Ainsi, pour être tout à fait exact, une juridiction de premier degré ne rend pas un « arrêt d’espèce », mais une décision d’espèce.
La formation qui rend la décision constitue également un indice précieux. Alors que les arrêts de principe sont souvent l’œuvre de formations solennelles, les arrêts d’espèce sont rendus par des formations ordinaires.
Pour la Cour de cassation, il y a davantage de chances qu’un arrêt rendu par les chambres dans leur formation classique (et non l’Assemblée plénière ou la Chambre mixte) ou par les formations restreintes soit un arrêt d’espèce. Faites toutefois attention, car il existe de nombreux arrêts de principe rendus par une chambre de la Cour de cassation (il ne s’agit donc pas d’un indice déterminant).
Pour le Conseil d’État, par exemple, pour les affaires simples, la chambre qui a instruit l’affaire rend elle-même la décision. Il y a de fortes chances dans ce cas pour qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce.
Au Conseil d’État, les affaires simples sont jugées par la chambre qui les a instruites. Ces décisions sont le plus souvent des décisions d’espèce ; les décisions de principe viennent plutôt de la section ou de l’assemblée du contentieux.
La simplicité de l’affaire et l’absence de difficulté juridique majeure orientent souvent vers un arrêt d’espèce.
La diffusion de l’arrêt est un critère révélateur. Un arrêt d’espèce se caractérise généralement par une diffusion restreinte aux parties concernées.
Depuis juin 2021, il se reconnaît notamment par l’absence des lettres « B » (non publié au Bulletin), « R » (non publié au Rapport annuel), et « L » et « C » (pas de communication particulière) dans la nomenclature de la Cour de cassation.
Il n’est généralement pas publié au Bulletin des arrêts ni mentionné dans le rapport annuel.
Depuis le 15 juin 2021, un arrêt publié porte la lettre B (Bulletin) et, s’il est particulièrement important, R (Rapport). Un arrêt d’espèce ne porte en général aucune de ces lettres. Le détail de cette classification figure dans notre article sur l’arrêt de principe.
Le type de contrôle exercé par la Cour de cassation constitue un indice important pour identifier un arrêt d’espèce.
Lorsque la Cour de cassation se concentre majoritairement sur la forme et la régularité procédurale de la décision qui lui est soumise, il est probable que nous soyons face à un arrêt d’espèce. En effet, ce type de contrôle ne vise pas à poser une règle de droit générale, mais simplement à vérifier la régularité formelle de la décision.
De même, quand la Cour vérifie essentiellement si les juges ont correctement motivé leur décision, sans remettre en cause leur analyse juridique sur le fond, il s’agit vraisemblablement d’un arrêt d’espèce. Un contrôle axé sur le respect des règles de procédure est en effet caractéristique des arrêts d’espèce qui ne cherchent pas à faire évoluer le droit.
Enfin, lorsque la Cour se contente d’examiner l’application des règles de droit aux faits particuliers de l’affaire, sans chercher à harmoniser la jurisprudence, nous sommes très probablement face à un arrêt d’espèce.
Les arrêts d’espèce se caractérisent souvent par des cas d’ouverture à cassation plus techniques et procéduraux. On retrouve notamment :
Ces cas d’ouverture, contrairement à la violation de la loi souvent présente dans les arrêts de principe, ne permettent pas à la Cour de cassation de poser une règle générale, mais se concentrent sur les spécificités de l’affaire.
Pour identifier un arrêt d’espèce, recherchez l’absence de formulation générale à portée normative. Un arrêt qui se contente d’appliquer les règles de droit aux faits particuliers, sans énoncer de principe général, est généralement un arrêt d’espèce.
Qu’est-ce qu’un attendu de principe ?
Un attendu de principe est un paragraphe dans lequel la Cour de cassation énonce une règle de droit générale, destinée à s’appliquer au-delà du cas d’espèce qu’elle examine. Dans la rédaction classique (avant 2019), il se situe généralement au début de l’arrêt, juste après le visa, et commence par la formule « Attendu que… ».
Comment ce critère permet-il d’identifier un arrêt d’espèce ?
Lorsqu’une décision ne comporte pas d’attendu de principe, il est probable qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce. En effet, contrairement aux arrêts de principe qui posent une règle générale via un attendu de principe, les arrêts d’espèce se contentent d’appliquer le droit existant aux faits qui leur sont soumis.
Comment repérer l’absence d’attendu de principe ?
Dans l’ancienne rédaction (avant 2019), quand un arrêt ne contient pas de « chapeau » (terme qui désigne l’attendu de principe placé en début d’arrêt) mais entre directement dans l’analyse des faits, il s’agit probablement d’un arrêt d’espèce. L’absence de formule générale détachable des circonstances de l’affaire est révélatrice.
Dans la nouvelle rédaction (depuis 2019), les « attendus » ont disparu, mais le critère demeure : si dans la partie « Réponse de la Cour », vous ne trouvez pas de paragraphe énonçant un principe général détachable du cas d’espèce, vous êtes vraisemblablement face à un arrêt d’espèce.
Contrairement aux arrêts de principe qui suscitent de nombreux commentaires doctrinaux, les arrêts d’espèce :
Dans ce cours sur les arrêts de principe, nous vous expliquons comment effectuer une recherche sur « Le Doctrinal » en cherchant un arrêt grâce à sa date et au numéro de pourvoi.
La continuité jurisprudentielle signifie que la décision s’inscrit dans la lignée des solutions déjà adoptées par la jurisprudence, sans apporter de changement significatif dans l’interprétation ou l’application du droit.
En quoi est-ce un indice de l’arrêt d’espèce ?
Lorsqu’une décision se contente d’appliquer une solution jurisprudentielle déjà établie, sans y apporter de modification, il est probable qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce. En effet, contrairement aux arrêts de principe qui opèrent souvent des revirements de jurisprudence ou apportent des précisions nouvelles, les arrêts d’espèce s’inscrivent dans une continuité jurisprudentielle.
Quand une décision ne fait qu’appliquer mécaniquement des règles de droit déjà établies aux faits particuliers de l’affaire, sans chercher à faire évoluer la jurisprudence, nous sommes vraisemblablement en présence d’un arrêt d’espèce.
De même, si l’arrêt ne présente aucun apport juridique nouveau et se contente de reprendre des solutions antérieures, il s’agit probablement d’un arrêt d’espèce. Cette absence d’innovation juridique est caractéristique de ce type de décision.
L’absence de médiatisation d’un arrêt constitue un indice supplémentaire pour identifier un arrêt d’espèce. En effet, contrairement aux arrêts de principe qui attirent souvent l’attention des médias et du public, les arrêts d’espèce passent généralement inaperçus.
De même, quand la juridiction qui a rendu l’arrêt ne publie aucun communiqué de presse à son sujet, il s’agit vraisemblablement d’un arrêt d’espèce. En effet, les juridictions réservent habituellement leurs communications aux décisions ayant une portée juridique importante.
L’amicus curiae (littéralement « ami de la cour ») est un mécanisme permettant à la juridiction d’inviter des spécialistes externes ou des personnalités qualifiées à présenter des observations pour l’éclairer sur une question de droit complexe.
Comment ce critère aide-t-il à identifier un arrêt d’espèce ?
Ce n’est pas parce qu’une décision est rendue sans recourir à des interventions externes, qu’il s’agit d’un arrêt d’espèce. En revanche, si la décision a été rendue en sollicitant un amicus curiae, il s’agit très fréquemment d’un arrêt de principe.
Quand l’arrêt est rendu dans le cadre d’une procédure classique, sans consultation d’experts reconnus ni audition de personnalités qualifiées, il est donc possible qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce. Cette absence d’intervention externe suggère que l’affaire ne présente pas de difficulté juridique particulière nécessitant un éclairage spécialisé.
En conclusion, pour identifier un arrêt d’espèce, il est nécessaire de combiner plusieurs des indices que nous avons étudiés. Plus une décision présente ces caractéristiques (absence de médiatisation, continuité jurisprudentielle, contrôle technique, etc.), plus il est probable qu’il s’agisse d’un arrêt d’espèce. Il n’est toutefois pas nécessaire que tous les critères soient réunis pour qualifier un arrêt d’espèce. Un arrêt peut présenter certaines caractéristiques d’un arrêt de principe tout en restant un arrêt d’espèce. C’est l’analyse globale de la décision qui permet de déterminer sa nature.
Indices permettant d’identifier un arrêt d’espèce
| Indice d’identification | Ce qui caractérise un arrêt d’espèce |
|---|---|
| 1. Juridiction | Émane souvent des juridictions de premier degré (tribunal judiciaire, tribunal de commerce) ou des cours d’appel, contrairement aux hautes juridictions qui rendent plutôt des arrêts de principe. |
| 2. Formation | Rendu par des formations ordinaires plutôt que solennelles. Pour la Cour de cassation, formations classiques des chambres. Pour le Conseil d’État, une seule chambre pour les affaires simples. |
| 3. Diffusion | Diffusion limitée aux parties, absence des lettres B, R, L, C. Non publié au Bulletin des arrêts ni mentionné dans le rapport annuel de la Cour de cassation. |
| 4. Type de contrôle | Contrôle technique et disciplinaire, focalisé sur la forme et la régularité procédurale plutôt que sur l’établissement de règles de droit générales. |
| 5. Cas d’ouverture | Cas d’ouverture techniques : défaut de base légale, défaut de motifs, défaut de réponse à conclusions, dénaturation des pièces. |
| 6. Attendu de principe | Absence de formulation générale à portée normative. Se contente d’appliquer les règles aux faits particuliers sans énoncer de principe général. |
| 7. Doctrine | Peu ou pas de commentaires doctrinaux, absence des revues juridiques et manuels de droit, faible présence dans les bases de données spécialisées. |
| 8. Continuité | S’inscrit dans la continuité jurisprudentielle, sans apporter de changement significatif dans l’interprétation ou l’application du droit. |
| 9. Médiatisation | Absence de médiatisation et de communiqué de presse, passe généralement inaperçu auprès du public et des médias. |
| 10. Amicus curiae | Absence d’intervention d’experts externes ou de personnalités qualifiées, procédure classique sans consultation particulière. |
Voici un exemple typique d’arrêt d’espèce : une décision de la première chambre civile de la Cour de cassation du 11 décembre 2024 (pourvoi n° 23-10.665).


Cette décision réunit presque tous les indices de l’arrêt d’espèce :
La plupart des arrêts d’espèce sont toutefois motivés : ils appliquent une règle connue aux faits de l’affaire, sans l’enrichir. C’est ce type d’arrêt qu’on peut vous donner à commenter.
Il est rare qu’un enseignant donne un arrêt d’espèce à commenter, mais cela arrive, notamment pour vérifier que vous maîtrisez une règle. Le commentaire d’arrêt reste le même : sens, valeur, portée. Seul l’équilibre change.
Commencez par retrouver la règle de droit que l’arrêt applique : un texte, ou une jurisprudence antérieure. L’arrêt d’espèce ne pose pas de règle, mais il en applique toujours une. Votre travail consiste à la nommer, à retrouver l’arrêt de principe qui l’a posée et à montrer comment les juges l’ont appliquée aux faits.
La discussion porte ici sur la qualification des faits et sur la cohérence de la solution avec la jurisprudence établie. Les juges ont-ils bien appliqué la règle ? La solution aurait-elle été la même avec des faits légèrement différents ? C’est souvent là que se trouve l’intérêt de l’arrêt.
Ne concluez pas que l’arrêt « n’a aucune portée ». Montrez plutôt ce qu’il apporte : il confirme une jurisprudence (arrêt de confirmation), il en précise les contours sur un point de fait, ou il annonce une évolution. Dites clairement qu’il s’agit d’un arrêt d’espèce, en vous appuyant sur les indices vus plus haut (formation, absence de publication, absence de règle générale) : le correcteur attend cette identification.
Un arrêt d’espèce appelle un commentaire plus centré sur les faits et sur la règle appliquée : retrouvez l’arrêt de principe qui fonde la solution et utilisez-le comme point d’appui de votre plan.


Un arrêt d’espèce est une décision qui tranche un litige en fonction de ses faits particuliers, sans poser de règle générale applicable à d’autres situations. Sa portée est donc faible, contrairement à celle d’un arrêt de principe.
L’arrêt de principe énonce une règle générale, appelée à guider les juges dans des affaires analogues. L’arrêt d’espèce se contente d’appliquer le droit existant aux faits de l’affaire. Le premier est souvent publié au Bulletin et abondamment commenté, le second rarement.
Plusieurs indices se cumulent : la décision émane d’une formation ordinaire ou restreinte, elle n’est pas publiée au Bulletin (pas de lettre B ni R), elle ne contient pas de formule générale, elle applique une jurisprudence établie, et elle n’est pas ou peu commentée par la doctrine.
On garde le plan sens, valeur, portée. Il faut identifier la règle que l’arrêt applique et l’arrêt de principe qui l’a posée, apprécier l’application de cette règle aux faits, puis montrer une portée limitée : confirmation d’une jurisprudence, précision sur un point de fait ou annonce d’une évolution.
Oui, et c’est même le cas de la grande majorité de ses arrêts. De nombreuses décisions sont rendues en formation restreinte, sans publication, et certaines rejettent le pourvoi sans motivation spéciale lorsque le moyen n’est manifestement pas de nature à entraîner la cassation (article 1014 du Code de procédure civile).
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